Conium maculatum

Famille : Apiaceae

 

GIF - 5.2 ko

 

Texte © Prof. Giorgio Venturini

 

 

Traduction en français par Michel Olivié

 

 

JPEG - 217.3 ko
Conium maculatum est une plante herbacée bisannuelle atteignant 2 m de haut © Giuseppe Mazza

Par le terme de "cicuta" on désigne, en réalité, en plus de la grande Ciguë ou Ciguë tachetée ( Conium maculatum L. 1753 ), deux autres espèces d’Apiacées vénéneuses : Cicuta virosa, la Ciguë aquatique et Aethusa cynapium, la petite Ciguë.

Le terme "conium" dérive du grec “coneion” (κωνειον), qui désigne la ciguë et qui est peut-être à rapprocher du mot “konas” (κωνας), vertige. Le nom de l’espèce maculatum tacheté en latin, se réfère aux taches présentes sur la tige.

Les Romains utilisaient pour cette plante le terme de Cicuta, alors qu’au Moyen-Âge, dans l’Europe du Nord, on désignait par ce nom l’autre Apiacée vénéneuse, Cicuta virosa, qui n’existe pas dans le Sud (en Italie elle est présente seulement en Lombardie, dans le Trentin-Haut-Adige et en Vénétie).

Linné, pour éviter toute confusion, a réutilisé le nom grec "conium" pour la grande Ciguë. Le genre Conium comprend aussi l’espèce africaine Conium chaerophylloides.

Morphologie

C’est une plante herbacée bisannuelle, de taille imposante, caractérisée par son odeur pénétrante et désagréable que l’on a décrite comme étant semblable à celle de l’urine de chat, ce qui est patent surtout quand on la coupe.

La première année, en général, elle produit seulement des feuilles. La tige, droite, apparaît, en général, la seconde année ; elle peut atteindre plus de deux mètres de haut ; elle est creuse et rainurée en surface ; elle a de nombreuses taches ou stries rouge brun et est en général ramifiée surtout en partie haute.

Les feuilles sont alternes, grandes (jusqu’à environ 50 cm de long) et composées. Le limbe , au contour de forme triangulaire, est fortement subdivisé (tripennatiséqué) et a un bord dentelé et un pétiole robuste, semblable à la tige et élargi à la base de façon à l’envelopper.

Les fleurs, qui apparaissent la seconde année, ont de grandes ombelles composées de nombreuses ombellules ( de 10 à 20 ). Le calice a cinq sépales soudés à la base. La corolle a cinq pétales blancs et ovales. Le fruit, de 2 à 3 mm de diamètre, est sphérique et a des côtes bien marquées et de forme ondulée.

Habitat et distribution

C’est une plante d’origine eurasiatique ; elle pousse donc dans toute l’Italie , du niveau de la mer jusqu’à une altitude d’environ 1.800 m. Elle préfère les endroits herbeux, ombragés , les décombres,situés souvent près des cours d’eau dans les terrains riches en azote (nitrophile). La ciguë a été acclimatée aussi en Amérique du Nord où elle est considérée comme une espèce invasive. La floraison a lieu d’ avril à août.

Toxicité

La ciguë est souvent considérée comme la plante vénéneuse par excellence. Le fait est que toute la plante contient des alcaloïdes toxiques dont le principal est la conine. Sa teneur est maximale dans les fruits qui peuvent contenir jusqu’à 2 g d’alcaloïde pour 100 g et minimale dans la tige et les racines. La dose létale pour l’homme est de quelques grammes de fruits.

La ciguë est toxique aussi pour le bétail qui souvent s’en détourne même s’il n’est pas rare de constater des cas d’intoxication grave. La plante n’est pas toxique pour de nombreux oiseaux. Il a été observé que, pour des raisons inconnues, les animaux qui ont été intoxiqués par la ciguë, s’ils survivent, sont souvent enclins à la consommer de nouveau. Chez les animaux qui paissent dans les pâturages et ingèrent de la ciguë les toxines peuvent passer dans le lait, ce qui présente un danger potentiel.

JPEG - 64 ko
La tige creuse, rainurée en surface, du Conium maculatum est caractéristique avec ses taches couleur rouille et ses pétioles en forme de gaine à la base © Giorgio Venturini

La ciguë est tératogène pour le bétail : les femelles gravides qui en ont mangé risquent de donner naissance à des petits mal formés, qui peuvent être atteints en particulier de palatoschizie ( fissuration du palais ) et de contractures musculaires congénitales. La conine exerce son principal pouvoir toxique sur le système nerveux en agissant en particulier sur les synapses neuro-musculaires. L’alcaloïde se fixe aux récepteurs au moyen de l’acétylcholine, le neuro-transmetteur actif dans les synapses, et les bloque en empêchant ainsi la stimulation des fibres musculaires et en provoquant une paralysie flasque. L’effet principal est celui exercé sur les muscles de la respiration, ce qui a donc pour résultat une paralysie respiratoire potentiellement mortelle. L’action est de ce fait semblable à celle qui est exercée par le curare.

Les symptômes de l’intoxication se présentent au début sous la forme de la sécheresse de la bouche, de difficultés de déglutition, de nausées, de faiblesse des membres, de vomissements, de tremblements, de halètements, de tachycardie, de pertes d’urine et de convulsions. Des doses élevées provoquent des paralysies musculaires et éventuellement la mort par suite de l’arrêt de la respiration et de l’asphyxie qui en est la conséquence. La personne intoxiquée reste consciente.

Plus récemment on a observé que les intoxications par la ciguë provoquent aussi de de graves dommages musculaires avec la destruction des fibres musculaires ( rhabdomyolyse ) et de graves lésions rénales pouvant se traduire par des insuffisances rénales. La conine peut aussi être absorbée à travers la peau.

Traitement des intoxications par la ciguë

Le traitement n’existe que pour les symptômes car il n’ y a pas d’antidote. Si des symptômes de paralysie apparaissent il est indispensable de recourir à la respiration artificielle qui peut prévenir la mort par asphyxie. La toxicité de la Cicuta virosa est due à une substance différente, la cicutoxine, une neuro-toxine qui agit sur les récepteurs au moyen du neuro-transmetteur GABA ( acide y-aminobutyrique ) et de manière différente de la cotine.

Causes des intoxications

L’intoxication par la ciguë peut être due à l’ingestion de parties de la plante confondues par erreur avec des espèces comestibles (confusion avec les feuilles de persil et les grains d’anis) bien que son odeur désagréable dissuade d’utiliser la plante crue comme aliment. On dit qu’en la séchant ou en la cuisant on diminue sa toxicité mais ce n’est pas vrai. Quelques cas d’empoisonnement ont été constatés chez des enfants qui avaient fabriqué des sarbacanes et des petits sifflets avec la base creuse de la plante.

Un type particulier d’intoxication, appelé coturnisme ( Coturnix est le nom latin de la caille Coturnix coturnix ) survient à la suite de la consommation d’oiseaux qui se sont nourris de ciguë. Des cailles, des alouettes, des grives ou autres oiseaux chassés au printemps peuvent s’être nourris de fruits ou de bourgeons de ciguë et le poison auquel ils ne sont pas sensibles s’accumule dans leurs organes internes.

Cela se produit en particulier si l’on n’élimine pas des parties comme le gésier des oiseaux. En Italie on a relevé divers cas surtout dans les années 80. Ils ont pour symptômes une faiblesse musculaire, des douleurs aux extrémités, des nausées et des vomissements accompagnés de dommages musculaires ( rhabdomyolyse c’est-a-dire destruction des fibres musculaires ) et de dégâts rénaux débouchant sur une insuffisance rénale. La mort peut survenir par suite d’une paralysie respiratoire. Récemment on a isolé un nouvel alcaloïde de la ciguë, la coninaculatine, qui a des propriétés analgésiques mais qui est fortement toxique.

JPEG - 106.8 ko
Les feuilles mesurent jusqu’à 50 cm. Elles ont une odeur pénétrante et désagréable qui rappelle l’urine de chat © Giorgio Venturini

Des études historiques et archéologiques ont prouvé qu’au milieu du treizième siècle deux jeunes ont été mortellement empoisonnés par des émanations émises par de l’encens contaminé par la ciguë au cours d’une cérémonie religieuse.

Usages médicaux

La ciguë a été utilisée depuis l’Antiquité comme sédatif et antispasmodique. Les médecins de la Grèce ancienne la conseillaient pour diverses affections dont l’arthrite.

Les Romains utilisaient la ciguë à des fins médicales pour soigner les maladies de la peau, du foie et du système nerveux et aussi le cancer et les excès de libido.

Au Moyen-Âge un mélange de ciguë, de bétoine Stachys officinalis et de grains de fenouil était considérée comme un remède contre les morsures de chiens enragés.

Étant donné son action inhibitrice sur les contractions musculaires la ciguë était prescrite comme remède dans les cas d’épilepsie et de spasmes musculaires. Son emploi a été aussi conseillé pour le traitement des scrofules ( adénites tuberculeux ). Castore Durante, dans les années 1.500, conseillait pour les cas de fantasmes érotiques d’appliquer sur les testicules un emplâtre à base de feuilles de ciguë. Autrefois elle a été utilisée comme antidote en cas d’empoisonnement par la strychnine ou pour le traitement du tétanos. Son bas intervalle thérapeutique, c’est-à-dire la faible différence existant entre doses thérapeutiques et doses toxiques a conduit à abandonner progressivement son usage. Dans la médecine homéopathique des préparations de ciguë sont conseillées pour le traitement de pathologies diverses comme les vertiges, les maux de tête, les problèmes oculaires, menstruels, urinaires ou sexuels, l’hypertrophie de la prostate, les cystites, le cancer ou les problèmes nerveux.

Histoire

Les anciens Grecs utilisaient la ciguë comme poison pour les exécutions capitales des criminels. Platon, dans le Phédon, décrivit les derniers moments de Socrate condamné à boire la ciguë pour avoir corrompu la jeunesse et s’être détourné des dieux.

" Mon brave, toi qui es au courant de ce genre de choses, que faut-il que je fasse ? " demanda Socrate à l’homme qui avait apporté la coupe contenant la ciguë. Celui-ci répondit en tendant la coupe " Rien d’autre que boire et faire quelques pas dans la pièce jusqu’à que tu sentes tes jambes s’alourdir ; alors tu te coucheras et ainsi le poison agira de lui-même ". Socrate vida la coupe d’un seul trait. Il alla un peu ici et là dans la pièce puis dit qu’il sentait ses jambes devenir pesantes puis il se coucha comme lui avait dit l’homme qui avait apporté le poison. Ce dernier alors le toucha pour examiner ses jambes et ses pieds et pressa tout à coup fortement un de ses pieds en lui demandant si cela lui faisait mal. Socrate répondit que non. Un peu plus tard l’homme lui toucha les jambes puis en déplaçant sa main de plus en plus vers le haut il fit savoir que le corps se refroidissait et se raidissait, Puis, le touchant encore, il déclara que, quand le froid aurait gagné le cœur, ce serait fini. Déjà la région du bas-ventre était froide lorsque Socrate dit et ce furent ses dernières paroles " Criton, nous devons un coq à Asclépios. Donnez-le, ne l’oubliez pas ! " Quelques instants après il eut un sursaut. L’homme le découvrit. Il avait les yeux fixes. En voyant cela Criton lui ferma les lèvres et les yeux.

JPEG - 109.4 ko
La floraison a lieu d’ avril à août. Les fleurs à 5 pétales éclosent dans la seconde année de vie et sont rassemblées dans de grandes ombelles composées. Toute la plante est vénéneuse ( alcaloïdes toxiques dont le principal est la conine ), spécialement les fruits sphériques, de 2 à 3 mm, avec des côtes ondulées très marquées © G. Venturini

Les symptômes décrits par Platon ne correspondent pas à ceux d’un empoisonnement par la ciguë. Il est possible que la potion préparée pou r les exécutions capitales contenait un mélange de divers poisons mais nous devons surtout mettre en avant le fait que Platon n’était pas présent à la mort de son maître et surtout que pour lui, son disciple, la fin d’un philosophe sage et aimé comme Socrate ne pouvait survenir que dans un contexte de recherche et de dignité. La phrase du coq pour Asclépios a divisé les commentateurs qui en ont donné les interprétations les plus disparates.

Moins célèbre mais très intéressant est le cas de la condamnation à mort par la ciguë de Phocion ( 318 av, J.C. ), homme politique et chef militaire athénien (Phocion était surnommé " le bon " et était connu pour sa probité, était-ce pour cela qu’il fut condamné à mort ?). Plutarque rapporte que la dose de ciguë qui avait été préparée s’ était avérée insuffisante et que le bourreau refusa d’en préparer une autre, sauf contre versement de 12 drachmes. Phocion dut payer lui-même et demanda l’argent à ses amis (on estime que la valeur d’une drachme était comparable à celle de la paie journalière d’un ouvrier ; il s’agissait donc d’un mode d’exécution un peu coûteux).

Sénéque, l’écrivain et le philosophe précepteur de Néron, fut accusé d’avoir participé à un complot contre l’empereur et reçut l’ordre de se donner la mort. Il se tailla les veines d’abord aux poignets puis aux jambes mais , comme le sang ne s’écoulait pas suffisamment , Sénèque consomma de la ciguë. Non content de cela il se plongea dans une baignoire remplie d’eau chaude pour accélérer l’écoulement du sang et pour finir, à ce qu’il semble, il périt suffoqué par la vapeur. On a aussi prétendu dans le livre d’un auteur anonyme publié à Turin en 1870 que Cavour serait mort d’un empoisonnement à la ciguë à la suite d’un complot organisé par Napoléon III.

Légendes et littérature

Une ancienne légende anglaise raconte que les taches présentes sur la tige de la ciguë reproduisent la marque posée sur le front de Caïn après l’assassinat d’Abel. Considérée comme une plante magique la ciguë était associée à la magie noire. Shakespeare mentionne la ciguë dans le roi Lear et dans Macbeth il fournit la recette des philtres magiques préparés par les sorcières : " ...écaille de dragon, dent de loup, momie de sorcière, ventricule et estomac du requin bouffi, racine de ciguë arrachée dans l’obscurité, foie de Juif blasphémateur...Refroidissez avec du sang de babouin. Ainsi le charme sera rapide et sûr "

Synonymes : Cicuta major Lam. (1778) ; Cicuta officinalis Crantz (1767) ; Conium ceretanum Sennen (1927) ; Conium cicuta (Crantz) Neck. (1768) ; Conium croaticum Waldst. & Kit. ex Willd. (1809) ; Conium divaricatum Boiss. & Orph. (1856) ; Conium leiocarpum (Boiss.) Stapf (1886) ; Conium maculosum Pall. (1771) ; Conium nodosum Fisch. ex Steud. (1821) ; Conium pyrenaicum Sennen & Elias (1928) ; Conium sibiricum Steud. (1840) ; Conium strictum Tratt. (1811) ; Conium tenuifolium Mill. (1768) ; Coriandrum cicuta Crantz (1762) ; Coriandrum maculatum (L.) Roth (1788) ; Selinum conium (Vest) E.L. Krause (1904) ; Sium conium Vest (1806).

 

→ Pour apprécier la biodiversité au sein de la famille des APIACEAE cliquez ici.

 

Les archives photographiques de Giuseppe Mazza

/c-102-9_conium_maculatum
Photomazza : 70.000 colour pictures of animals and plants